Le Coup de Gueule du Chef

Depuis la reprise, en septembre dernier, le taux d'absentéisme me semblait alarmant. Quand, à un moment donné, j'ai essayé de programmer la messe de Noël et la participation à un concert de Noël, j'ai été surpris d'abord par le nombre de défections prévues mais aussi, et surtout, par ce qui m'a semblé être un net manque d'enthousiasme. Je parle d'étonnement parce qu'on m'avait toujours dit que le simple fait de se fixer un but précis contribuait à motiver les gens. Comme en plus on m'avait toujours reproché de ne pas organiser de concert de Noël, j'avais benoîtement pensé que la participation à un concert de Noël à hauteur d'un petit quart d'heure servait l'objectif de motivation immédiate tout en ne grevant pas exagérément l'investissement en travail que je préférais consacrer à la préparation de manifestations annuelles.

Bref, pendant deux semaines il y a donc eu flottement: messe de minuit qu'on annule puis qu'on re-programme, concert bien entendu décommandé, le tout dans une ambiance d'effritement continu sur le plan de l'assiduité.
Entre-temps, l'un des basses les plus enthousiastes ne venait plus aux répétitions: Je n'ai plus envie m'avoue-t-il en substance. Une nouvelle soprane, apparemment très emballée au début, disparaît de la circulation après avoir confié à ses voisines: On perd trop de temps, on est obligée de reprendre tout le temps la même chose...
Au cours de la semaine précédant le jeudi 2 décembre, j'avais inscrit la chorale à une manifestation qui ne nous coûtait pratiquement rien en investissement de travail, mais promotionnellement intéressante (Choral Singing for Peace and Justice). Les organisateurs m'avaient téléphoné (de Suède!) pour me proposer de leur envoyer un enregistrement vidéo de notre chorale interprétant ce chant, pour le passer dans un documentaire sur l'événement à la télévision suédoise, et moi, optimiste malgré tout, leur fais part de mon enthousiasme!
Et nous voici au jeudi historique 2 décembre. La répétition commence péniblement à 8h.45 avec moins des deux tiers des effectifs. Une des altos se demande: Mais que se passe-t-il? Nous n'avons jamais été comme ça! Et Biche, dont c'était la première visite post-USA, de surenchérir: Je comprends tes réponses désabusées quand je te demandais comment se passaient les répétitions!.
J'avoue que j'étais perdu: je ne savais plus que faire pour la répétition, quoi commencer, quoi continuer, que proposer. Je ne me rappelle plus quels chants nous avons quand-même pris, pour la forme. Je suis sur le point d'exploser puis, je me rends compte maintenant, avec le calme effrayant des grands orages, je repose la question de sécurité de savoir qui des présents ne serait pas là à la messe de minuit. Une forêt de bras se lèvent. Les choristes eux-mêmes ont une exclamation d'étonnement. Alors je vois rouge, ou plus exactement je ne vois plus rien! D'accord, on annule la messe fut ma première réaction officielle puis: Oh et puis, tant pis! J'arrête tout: on vous téléphonera pour voir si et comment on continue.
Je passe sur les palabres qui s'ensuivirent, sur les réactions, parfois émouvantes, que ma décision a suscitées. Nous finissons par chanter quand-même, ce soir là, pour le plaisir! Même La Guerre y a passé et, au moment de se quitter, Eddy propose qu'on revienne chantonner avec qui veut, même sans objectif déterminé. Je donne mon accord à ce qui m'apparut alors comme une planche de salut.
Biche aurait pu dire, ce soir-là: Bon, c'est sa crise habituelle. Ça lui passera.
Mais je ressasse tout ça, par la suite, à froid. C'est durant le week-end qui a suivi que les choses se sont dessinées. Je ne sais par quels miracles d'argumentation ou d'entêtement mélangés je réussis à persuader Paul, venu en fait me dire en substance de ne pas faire le con, de prendre en charge la chorale. La version officielle des événements s'est dessinée pratiquement d'elle-même, et fut communiquée aux choristes durant une réunion spéciale: Tino a besoin d'un break sabbatique. Si la chorale désire continuer, et y mettre les moyens, Paul est prêt à prendre la relève.
Voilà donc où en sont les choses. Finalement, donc, la Messe de Minuit aura lieu… et la vie continue!
En fait, et s'il y a une analyse honnête à faire et un jugement à porter, je les situerais sur deux plans:
Sur le plan personnel, je m'étais tellement investi dans la chorale, parfois au détriment de ma vie familiale et professionnelle, que peut-être quelque part j'en attendais égoïstement plus qu'il n'était naturel et logique de demander. Je ne veux pas qu'on interprète cette phrase comme une tentative de me poser en martyr. Au contraire, j'insiste sur le terme égoïste. J'ai fait la chorale d'abord et avant tout pour mon plaisir, et du plaisir, Dieu sait que j'en ai eu énormément, plus, probablement que n'importe quel instrumentiste pouvait tirer de joie de son instrument! Quelqu'un, m'a-t-on dit, a parlé durant la fameuse réunion de mon manque de motivation: c'est probablement vrai, en ce sens que la chorale est (était?) une passion, pour moi, et que j'en attendais toujours plus de satisfactions. Je perdais de vue que les choristes, eux, ne pouvaient tout simplement pas me suivre sur ce terrain qui, en définitive, ne les regarde pas!
Sur le plan des choristes, justement, là est la partie cérébrale de ma décision. C'est facile de dire (et je l'ai souvent dit!) que ça ne va pas par ce que les gens ne sont pas sérieux, par ce qu'ils ont d'autres priorités, par ce qu'ils n'ont pas le sens de l'engagement, etc. Mais je suis un fervent adepte du principe que quand ça ne va pas dans un groupe, c'est toujours à cause de son meneur. Autant l'enthousiasme est communicatif, et je suis sûr d'avoir pu à certains moments communiquer de l'enthousiasme à la chorale, autant mon manque de motivation a pu, a dû déteindre. De là à penser que tous les problèmes de la chorale venaient du fait que je ne savais plus motiver les choristes, il n'y avait qu'un pas. Je l'avais franchi déjà, l'an dernier, quelques temps avant les Chorégies de Beyrouth. Je l'ai franchi encore plus aisément, dans les jours qui ont suivi le jeudi 2 décembre, mais cette fois-ci en m'entêtant, comme dit Paul...

15 décembre 1999